Le processus du bouc émissaire
Introduction
Le bouc émissaire, un processus en sept étapes…
Avant d’aborder cette approche processuelle, rappelons deux points essentiels :
a) Le bouc émissaire est un processus de réparation institutionnelle et de réconciliation collective momentanée, fondé sur la substitution et l’exclusion.
b) Le phénomène du bouc émissaire permet la pérennisation d’un groupe par l’exclusion d’un de ses membres — celui désigné comme bouc émissaire — afin de préserver les tabous du groupe et d’éviter les conséquences de la rivalité mimétique.
Le bouc émissaire selon son déroulement
On peut appréhender le phénomène du bouc émissaire :
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soit par ses manifestations (signes victimaires, accusations, etc.),
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soit par les problématiques qu’il soulève (antagonismes réels, tabous, rivalité, etc.),
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soit, plus simplement, par son déroulement, à travers sept étapes successives.
Les grandes étapes selon René Girard
Dans Le Bouc émissaire, René Girard distingue quatre grandes étapes :
Ces étapes peuvent être reformulées ainsi :
Ainsi, le processus passe du chaos à l’ordre, mais cet ordre contient déjà les germes du cycle suivant : le phénomène est mécanique et cyclique.
Les sept étapes du processus
(selon Rémi Casanova)
Chaque phase peut durer plus ou moins longtemps, selon la capacité du groupe à agir.
Les interventions possibles peuvent ralentir, inverser ou briser le cycle.
1. La phase apaisée
Rien ne trouble encore la vie du groupe. Chaque membre occupe sa place, accepte ses rôles, et les différences ne posent pas de problème.
Pourtant, le processus est déjà à l’œuvre : chacun repère les signes distinctifs des autres, sans encore les juger.
Prévention niveau 1 :
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Respect des interdits fondateurs (meurtre, inceste, parasitage) ;
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Organisation favorisant l’alliance plutôt que la rivalité ;
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Attribution de places justes et reconnues (Repères, Responsabilisation, Reconnaissance, Respect).
2. L’apparition des obstacles
Des difficultés réelles ou imaginaires apparaissent : tensions relationnelles, enjeux institutionnels, blocages.
Ces obstacles nourrissent les antagonismes réels et les tabous, que le groupe cherche à éviter.
Les signes distinctifs deviennent victimaires : on commence à distinguer les « utiles » des « nuisibles ».
Prévention niveau 2 :
- Détecter les signaux faibles, agir avant la cristallisation des tensions.
3. La recherche d’une victime émissaire
Le phénomène s’intensifie.
Le groupe cherche un responsable, interne ou externe, sur lequel reporter les tensions.
Les signes victimaires se multiplient, les accusateurs aussi.
La phase est marquée par la stigmatisation : le groupe teste plusieurs cibles potentielles.
Intervention possible :
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Valoriser les différences,
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Briser les dynamiques accusatoires,
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Créer des contre-discours ou des « leurres ».
4. La désignation du bouc émissaire
Un membre concentre désormais une hostilité unanime. Il devient le problème du groupe. Les accusations se structurent, se diffusent, et la neutralisation des opposants s’organise.
« Là où il y avait mille conflits, il y a désormais une communauté unie dans la haine d’un seul. »
— René Girard, La Violence et le sacré (1972)
Les signes distinctifs deviennent victimaires : on commence à distinguer les « utiles » des « nuisibles ».
Possibilités d’action :
- Déconstruire la légitimité des reproches, revaloriser la victime, réduire l’unanimité.
5. L’emballement mimétique
Le groupe, devenu foule, s’unit dans la violence unanime.
Les accusations s’amplifient, la logique mimétique s’emballe.
L’indifférenciation domine : les différences s’effacent au profit de la fusion haineuse.
Objectif :
- Briser le rythme, introduire des ruptures, passer de la rivalité à la coopération.
6. La phase de dénouement : l’exclusion
C’est l’apogée du phénomène :
la victime est sacrifiée, symboliquement ou réellement.
Différents degrés existent :
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Victime innocentée,
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Victime graciée,
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Victime condamnée avec réparation,
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Victime sacrifiée avec renaissance,
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Victime sacrifiée sans retour.
Cette étape n’est pas inévitable, mais marque souvent la fin d’un cycle.
7. La phase d’apaisement
Le groupe se réconcilie momentanément.
Un calme trompeur s’installe : la paix retrouvée masque le tabou conservé.
Prévention niveau 4 :
- Tirer les enseignements du cycle, refonder les interdits et les cadres collectifs.
8. Retour à la phase apaisée
Le cycle recommence, car rien n’a été réglé en profondeur.
Certains tenteront de briser la répétition en affrontant enfin les antagonismes réels — exercice risqué, mais nécessaire pour espérer sortir du mécanisme.
Références
-
René Girard, Le Bouc émissaire, p.61.
-
Casanova R. (2010), L’intégration à rebours, vers une appréhension positive des signes distinctifs, in Cahiers pédagogiques, mars.
