Variantes et notions proches

Cette section explore les figures voisines du bouc émissaire — la tête de Turc, le souffre-douleur et le pharmakos — ainsi que leur fonction symbolique ou rituelle. Chacune illustre à sa manière la tendance humaine à détourner la faute et la violence pour préserver la cohésion du groupe, parfois jusqu’à en faire un rite apotropaïque destiné à conjurer le mal collectif.

La tête de Turc : un bouc émissaire inabouti ?

Il convient de ne pas confondre la tête de Turc et le bouc émissaire, même s’il peut arriver qu’une seule et même personne incarne ces deux figures en même temps.

Un défouloir, un exutoire

La tête de Turc est un dynamomètre, un défouloir, un exutoire.
Elle se substitue à l’objet réel de la colère et du mal-être, mais contrairement au bouc émissaire, elle ne participe pas nécessairement d’un processus collectif.

Elle peut toutefois devenir bouc émissaire si elle est l’enjeu d’une dynamique collective et si elle provoque, in fine, la réconciliation des membres du groupe.

Origine de l’expression

L’expression « tête de turc » trouve son origine dans une attraction foraine populaire du XIXᵉ siècle.
Il s’agissait d’un dynamomètre représentant une tête d’homme coiffée d’un turban sur laquelle les badauds étaient invités à taper afin de mesurer leur force et de s’assurer qu’ils étaient « fort comme un turc ».

Bouc émissaire et Pharmakos

Le pharmakos, un bouc émissaire ? Ou l’inverse ?

Et si, contrairement à l’idée classique, le bouc émissaire était un pharmakos ?
À la fois remède et poison, il incarne une ambivalence fondamentale.

« Aaron appuiera ses deux mains sur la tête du bouc vivant ; confessera, dans cette posture, toutes les iniquités des enfants d’Israël, toutes leurs offenses et tous leurs péchés, et, les ayant ainsi fait passer sur la tête du bouc, l’enverra dans le désert. Et le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une contrée solitaire. »
(Lévitique, 16, 21-22)

Le pharmakos, selon la traduction du grec ancien φαρμακός, désigne celui « qu’on immole en expiation des fautes d’un autre ».

Lors des fêtes athéniennes des Thargélies, on prenait deux hommes de basse condition, considérés comme le rebut de la société, qu’on promenait, molestait, puis chassait : par ce rite, la cité était lavée de ses fautes avant de célébrer la fécondité et le renouveau.

Une lecture philosophique du pharmakon

Sur le blog de Noëlle Combet, plusieurs liens sont établis entre :

  • Platon (Phèdre, La pharmacie de Platon),

  • Jacques Derrida,

  • et Bernard Stiegler (La pharmacologie du front national).

Combet rappelle que dans le dialogue de Platon, Phèdre et Socrate interrogent la parole et l’écriture à travers la figure du pharmakonremède et poison à la fois.
La parole élève, l’écriture peut tromper ; toutes deux, bien employées, peuvent guérir ou corrompre.

Le bouc émissaire : remède et poison

Ainsi, le bouc émissaire, comme le pharmakos, est :

  • Remède, parce qu’il préserve le groupe de l’explosion ;

  • Poison, car la réconciliation est partielle et provisoire, et les tabous sont renforcés.

« Il ne faut pas s’étonner si le mot pharmakon, en grec classique, signifie à la fois le poison et son antidote, le mal et le remède, et, finalement, toute substance capable d’exercer une action très favorable ou très défavorable, suivant les cas, les circonstances, les doses employées. »
René Girard, La violence et le sacré, p.144

C’est pourquoi, à l’Observatoire du bouc émissaire, le pharmakon est considéré comme un analyseur institutionnel.

Bouc émissaire et mécanisme apotropaïque

Qu’est-ce que l’« apotropaïque » ?

Le terme apotropaïque (du grec apotropein, « détourner ») signifie :

« Ce qui sert à détourner vers quelqu’un d’autre les influences maléfiques. »

Autrement dit, il s’agit d’un rite ou d’un symbole de protection destiné à conjurer le sort.

Dans L’Encyclopédie Universalis, François-André Isambert et Jean-Pierre Martinon écrivent :

« Le carnaval, dérèglement réglé du renversement du monde, inscrit dans un temps et dans un espace déterminés une régulation apotropaïque de la société.»

Le bouc émissaire : un rite apotropaïque ?

Le site Le Garde Mots répertorie plusieurs symboles apotropaïques : l’ail, l’abracadabra, l’attrape-rêves, l’abaskantos, etc. Tous servent à détourner le mal ou à protéger du mauvais sort.

De même, le bouc émissaire, en incarnant un mal pour détourner un mal plus grand encore, peut être compris comme figure apotropaïque.

Ainsi :

  • En tant que mécanisme collectif, il est un rite apotropaïque.

  • En tant que figure expiatoire, il détourne la culpabilité du groupe et préserve ses tabous.

  • Même les accusateurs du bouc émissaire peuvent adopter, consciemment ou non, une posture apotropaïque, en détournant les tensions vers un innocent.

« Au bestiaire apotropaïque appartient la locution imagée et commune “bouc émissaire”, héritée du judaïsme, via le christianisme. »
Boucs émissaires, têtes de Turcs et souffre-douleur, Introduction, p.7.