Le phénomène du bouc émissaire

Un processus de réconciliation collective fondé sur la transposition, l’exclusion et la substitution

Cette définition aborde le phénomène par sa finalité, son objectif.
Le bouc émissaire est un processus, c’est-à-dire une construction, qui vise à réconcilier les membres du groupe.

En creux, c’est l’idée que la discorde, les conflits et les problèmes sont partie intégrante des phénomènes de groupe.
Ces problèmes, nous les nommons « antagonismes réels » ou, pour davantage de clarté, « tabous ».

C’est aussi l’idée que le groupe va chercher à se réconcilier plutôt qu’à s’entre-déchirer, exploser (ou imploser) et disparaître.
Il va tenter de perdurer, au-delà des problèmes auxquels il est confronté, du fait même qu’il est constitué en groupe.

Ces problèmes sont tellement périlleux pour le groupe que celui-ci ne va pas les aborder frontalement.
Il va les différer,

  • à la fois dans le temps (c’est le processus),

  • dans l’espace (c’est l’exclusion),

  • et selon les modalités (la transposition et la substitution).

C’est ainsi que le processus du bouc émissaire se développe en sept étapes :

phase apaisée – phase d’apparition de problèmes – phase de recherche – phase de désignation – phase d’emballement – phase de dénouement – phase d’apaisement.

Un phénomène collectif avant tout

Enfin, mais c’est peut-être le plus important pour commencer, il s’agit bien d’un phénomène collectif.

Le collectif, quelle que soit la dénomination qu’il prenne, est le support indispensable au phénomène du bouc émissaire :

Pas de groupe, pas de bouc émissaire.

Il s’agit de l’affirmer et de le répéter, car c’est ce qui, in fine, spécifie le bouc émissaire par rapport à d’autres processus très proches de substitution (la tête de Turc) ou plus éloignés, de perversion de la relation et de persécution (le souffre-douleur).

Processus de réconciliation dont la modalité est l’exclusion et le mobile la rivalité mimétique

À travers les termes de rivalité mimétique, notre définition insiste sur le fait qu’au sein d’un groupe, les individus finissent toujours (parfois, ils le sont dès le début), consciemment ou non, intentionnellement ou non, de façon déclarée ou tue, sourde ou brutale, par être des concurrents sur des objets là encore conscients ou non.

Cette rivalité, selon René Girard, est liée au désir mimétique.
Sa conception du désir est originale, différente de celles qui ont cours au moment où il la repère, en étudiant les œuvres romanesques (Mensonge romantique, vérité romanesque, Grasset, 1961 ; Dostoïevski : du double à l’unité, Plon, 1963) :

« René Girard repère un mécanisme du désir humain tout à fait différent.
Celui-ci ne se fixerait pas de façon autonome selon une trajectoire linéaire : sujet – objet,
mais par imitation du désir d’un autre selon un schéma triangulaire : sujet – modèle – objet. »

Beaucoup se sont détournés de l’idée même de rivalité mimétique du fait de l’approche girardienne du désir, jugée iconoclaste.

Nous proposons donc de déplacer le désir mimétique au niveau des besoins mimétiques :
au sein du groupe, nous avons les mêmes besoins — d’abord primaires, puis plus sophistiqués.
À partir de là, pour certains au moins, la concurrence naît dès lors que la rareté de satisfaction des besoins apparaît.

Le bouc émissaire est un processus mécanique et cyclique

Il aboutit à la désignation, puis au sacrifice réel ou symbolique d’une victime de substitution aux problèmes réels et fondamentaux du groupe.

Le bouc émissaire permet, par son exclusion plus ou moins ritualisée, une réconciliation momentanée du groupe,
en attirant sur lui une violence suffisamment forte et unanime.
Porteur de signes distinctifs victimaires, il permet souvent l’expiation de fautes indicibles.

À cet égard, le processus décrit est un rite, au sens où sa vocation consiste d’abord à refaire la crise
non pas pour se précipiter vers la catastrophe,
mais pour l’éviter par la substitution, la symbolisation et le sacrifice.

En cela, nous sommes en accord avec la pensée de René Girard (La violence et le sacré, 1972).

Le bouc émissaire : un processus de réconciliation momentanée collective et de préservation des tabous

Oui ! Les tabous, in fine, méritent de figurer dans la définition, car nous pensons — comme cela est développé ici (à partir de la page 16) — que la préservation des tabous est la finalité ultime du phénomène.

Le bouc émissaire, un phénomène inévitable !

Nous considérons que le bouc émissaire est un phénomène inévitable dont les effets ne sont pas inéluctables.

a) Une hypothèse devenue certitude

Le phénomène du bouc émissaire est inévitable : ceci est une hypothèse devenue une certitude depuis que nous l’étudions.
Trois éléments la confirment :

1. Le bon sens,

2. Les témoignages,

3. L’histoire et les théories.

Le bon sens

Il ne s’agit pas ici de théoriser le sens commun — ce n’est ni le lieu ni l’objet de notre travail.
Néanmoins, en tant que source d’inspiration empirique de notre approche, nous devons aborder sa fiabilité.

Nous avons appris que, lorsqu’il est question de construire des théories, il convient de le mettre à distance.
Pourtant :

« L’action et la pensée me paraissent avoir une source commune, qui n’est ni pure volonté, ni pure intelligence, et cette source est le bon sens.
Le bon sens n’est-il pas, en effet, ce qui donne à l’action son caractère raisonnable, et à la pensée son caractère pratique ? »
Henri Bergson, Le bon sens et les études classiques, p. 88-89

Le bon sens, fondé sur la capacité à discerner le vrai du faux, devient avec Descartes (Discours de la méthode) synonyme de raison.

Les témoignages

Il en est de même des témoignages, le plus souvent directs, que nous recueillons depuis de longues années.
Certes, le bouc émissaire est notre grille de lecture et, à ce titre, elle s’applique aux situations — et nous l’appliquons à toutes les situations.

De fait, en s’appliquant aux situations, elle peut créer le phénomène.
Nous dirions plutôt qu’elle l’éclaire voire le révèle, y compris lorsqu’il n’est qu’en germe.

L’histoire et les théories

Nous pensons d’abord à l’Ancien Testament, dans le Lévitique (chapitre XVI, versets 20 à 22).
Les sources historiques, notamment celles recherchées par Adrian Schenker (Introduction à l’Ancien Testament, p. 276),
indiquent que la compilation finale de ces textes remonterait à la fin du Ve siècle avant J.-C.

Le rite, qui se déroulait chaque année à date fixe — le dixième jour du septième mois (Lv 16, 29) —, dans une purification de tous les péchés (Lv 16, 30), dans le cadre d’une loi immuable à statut perpétuel (Lv 16, 31),
montre l’importance et la permanence du phénomène.

Nous pensons aussi à James George Frazer, anthropologue anglais, auteur du livre Le Bouc émissaire (1925),
inséré dans sa somme Le Rameau d’Or.
Il y défend la thèse que l’homme peut se délivrer du mal et de la souffrance en les transférant à des objets inanimés, des animaux ou d’autres hommes.

Enfin, nous pensons à René Girard et à l’intuition centrale de son œuvre, qui éclaire profondément le mécanisme du bouc émissaire.

b) Une hypothèse féconde, même si non vérifiée

Comme nous l’évoquions plus haut, le bouc émissaire comme phénomène inévitable est une hypothèse.
Mais même si elle n’était pas vérifiée, le détour réflexif qu’elle propose nous fait réfléchir en profondeur —
en amont, pendant et en aval — sur les processus de discrimination, de stigmatisation, d’exclusion et de victimisation.

À cet égard, les éléments de réflexion, tant sur les causes que sur le développement et les réponses au phénomène, dépassent très largement le phénomène lui-même.

c) Un processus inévitable, mais non fatal

Ajoutons : le phénomène est inévitable en tant que processus, mécanisme, dynamique.
Les ingrédients à partir desquels se développent les sept phases du cycle, de même que les trois moments de la construction de la figure du bouc émissaire, sont présents.

Mais cela ne signifie pas que le cycle ira à son terme, ni que la figure du bouc émissaire émergera,
et encore moins que la personne désignée sera exclue.

C’est même tout l’objet de nos travaux que d’essayer d’enrayer le cycle,
jusqu’à, pourquoi pas, son extinction.